On dit souvent que les mathématiques sont abstraites. Je ne les ai pourtant jamais perçues ainsi. Pour moi, elles ont toujours été habitées, vivantes, presque palpables.
À un moment de mon parcours, sans que je sache exactement quand ni comment, les symboles ont cessé d’être de simples signes tracés sur une feuille. Ils ont commencé à prendre forme dans mon esprit. Les théorèmes sont devenus des paysages, les démonstrations des chemins, les concepts des architectures invisibles que je pouvais contempler sous tous leurs angles. Je ne pensais plus les mathématiques ; je les voyais.
Lorsqu’une idée nouvelle se présentait à moi, je cherchais instinctivement à lui donner un corps. Je dessinais ses contours dans mon imagination, je lui attribuais une dimension physique. Même dans mes explications, mes mains accompagnaient ma pensée, comme si elles voulaient rendre visible ce qui échappait aux regards. Les notions les plus abstraites devenaient alors des mouvements, des formes, des trajectoires.
Je pouvais passer des heures, parfois des jours, à contempler un théorème. Non pour en mémoriser les lignes, mais pour en saisir l’âme. Je voulais voir ce qu’il cachait derrière ses mots, comprendre la réalité silencieuse qu’il tentait de révéler. Lorsqu’enfin cette réalité apparaissait, une porte semblait s’ouvrir vers d’autres mondes encore inexplorés. Car toute découverte mathématique est aussi une promesse de nouvelles possibilités.
Cette manière d’habiter les mathématiques ne me quitte jamais vraiment. Il n’est pas rare qu’au cœur de la nuit, entre deux et trois heures du matin, une idée surgisse soudainement de l’obscurité. Alors le sommeil s’efface. Une intuition réclame d’être examinée, un raisonnement demande à être éprouvé, une hypothèse veut prendre vie sur le papier. Je me lève, j’écris, je calcule. Pendant longtemps, mon épouse a dû composer avec ces rendez-vous imprévus que me donnait l’inspiration.
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Les voyages occupent également une place particulière dans cette aventure intellectuelle. Les conférences, les missions d’enseignement, les activités de recherche et les jurys de thèse m’ont conduit aux quatre coins du monde. Pourtant, ce ne sont pas les destinations qui m’ont le plus marqué, mais les heures suspendues entre deux continents.
J’aime les longs vols. Lorsque les lumières de l’avion s’éteignent et que le silence enveloppe les passagers endormis, mon esprit, lui, s’éveille davantage. Dans cette pénombre flottante, les idées semblent circuler plus librement. Je sors une feuille, un carnet, et j’entre dans le dialogue silencieux que j’entretiens avec les mathématiques depuis toujours.

Prof Kinvi. / Crédit photo : Google photo
Et lorsque le papier vient à manquer, je continue malgré tout. Tout support devient alors un espace de réflexion. Une simple pochette oubliée, un morceau de papier quelconque peuvent accueillir une intuition précieuse. L’essentiel est de saisir l’idée avant qu’elle ne s’envole.
Avec le temps, les mathématiques ont fini par colorer mon regard sur le monde. Je les aperçois partout : dans les formes de la nature, dans les comportements humains, dans les organisations sociales et jusque dans les textes sacrés. Il m’arrive d’établir des correspondances entre certains versets bibliques et les axiomes qui fondent les raisonnements mathématiques. Je retrouve dans les uns comme dans les autres la même quête de cohérence, la même recherche d’un ordre caché derrière l’apparente complexité du réel.
Cette passion ne date pas d’hier. Mon épouse aime rappeler, avec un sourire amusé, la période où je lui faisais la cour. Selon elle, j’étais rarement séparé de mes livres de mathématiques. Au milieu de nos conversations, lorsqu’une brève pause s’installait, je profitais du silence pour ouvrir un ouvrage et en lire quelques lignes. Puis je refermais le livre comme si de rien n’était et reprenais la discussion.
Cette anecdote nous fait encore rire aujourd’hui. Pourtant, elle révèle une vérité profonde : les mathématiques n’ont jamais été pour moi une profession ou un domaine de connaissance parmi d’autres. Elles ont été une compagne de route, une manière de penser, de contempler et d’habiter le monde. Là où certains voient des abstractions, je vois une présence. Là où d’autres voient des symboles, je vois une réalité invisible qui ne demande qu’à être révélée.
Kinvi Kangni,
Professeur des Universités en Mathématiques.
Vice-Recteur de L’IUA.


